La partition du Québec: la réalité des
chosesLa
partition éventuelle du territoire québécois en cas de souveraineté est apparue
dans le paysage politique à l'occasion de la tenue du référendum de 1995.
Stratégie mise de l'avant pour faire peur, elle fut popularisée dans la
communauté anglophone à la suite du célèbre sophisme de P.E. Trudeau: "Si le
Canada est divisible, le Québec l'est aussi". Son fils, Justin, en fils-à-papa
qui a bien appris sa leçon, l'a récemment répété sur les ondes de la télévision
de Radio-Canada. Raisonnement erroné, uniquement destiné à effrayer, qui porte
les germes d'une vision ethnique du Québec, il ne s'appuie sur aucune base
juridique en droit international.
Pour dissiper tout doute à ce sujet,
le Gouvernement du Québec a publié en 1997 un document que nous reproduisons
ci-dessous. Il est éloquent et mérite d'être connu de tous les Québécois et
Québécoises.
L'intégrité du territoire québécois n'a jamais soulevé de
débat particulier, ni chez nous, ni ailleurs au Canada. Jusqu'à tout récemment,
il était admis que si un jour les Québécoises et les Québécois décidaient, au
terme d'un processus démocratique, d'accéder à la souveraineté, son territoire
actuel lui serait acquis et il serait reconnu tel quel.
Cette conviction était d'autant plus ancrée
qu'elle reposait sur la réalité vécue par plusieurs dizaines de pays qui ont vu
le jour depuis la création des Nations Unies en 1945. Puis, soudainement, une
étrange réflexion s'est engagée au sujet du morcellement ou de la division du
territoire d'un Québec souverain. Les frontières du Québec ne seraient plus
délimitées sur une base géographique, mais en ayant recours à des considérations
de nature ethnique ou linguistique. C'est la thèse de ceux qu'on appelle les
«partitionnistes». Ce qui apparaissait au départ comme une idée saugrenue, une
sorte d'utopie de désespérés, s'est répandu comme une rumeur et a grossi sous
les effets de la
désinformation et de la surenchère.
La prétention des
partitionnistes ne repose pourtant sur aucune assise légale, sur aucun précédent
historique. L'idée que des parties du territoire québécois puissent relever de
l'administration fédérale ou de celle d'une province après l'accession du Québec
à la souveraineté est contredite tant par le droit international que par la
réalité observée au cours de l'histoire contemporaine.
Alors, il nous
faut revenir à plus de sérénité. Des citoyens de bonne foi peuvent se laisser
entraîner dans une sorte de dérive irréfléchie qui sera inévitablement sans
lendemain. Il y a des excès auxquels des hommes et des femmes responsables ne
peuvent pas se livrer, qu'ils ne doivent pas non plus encourager.
Le
débat sur l'avenir du Québec doit faire appel à la raison, à la vérité, aux
faits.
On peut défendre ou combattre l'option de la souveraineté avec ferveur
et passion certes, mais en préservant, par-dessus tout, les valeurs
démocratiques qui nous sont chères. Quelle que soit l'issue du prochain
référendum, les Québécoises et les Québécois continueront d'entretenir entre eux
et avec leurs voisins canadiens des rapports civilisés, voire cordiaux. Devant
cette thèse, il importe que le gouvernement du Québec rétablisse les faits,
explique par la présentation de données objectives, reconnues
internationalement, l'impossibilité de morceler le territoire
québécois.
Comme on le verra, l'affirmation voulant que si le territoire
du Canada est divisible, le territoire du Québec l'est aussi, est un énoncé sans
fondement juridique. Le Québec est un État, qui comprend un peuple distinct, des
institutions politiques et un territoire précis; il existait bien avant que
naisse la fédération canadienne dont il est membre. Il représente un des deux
peuples qui ont créé cette fédération, dont les fondements, hélas, il y a lieu
de le rappeler, ont déjà été modifiés sans son accord et en dépit de son
opposition formelle.
Le contenu de ce document ne présume aucunement de
la décision que prendra au moment opportun le peuple québécois sur son propre
avenir. Il vise tout simplement à rappeler les règles qui ont été appliquées de
façon constante à l'époque contemporaine lorsque des peuples, comme le nôtre,
ont décidé d'accéder à la souveraineté. Je souhaite que le rappel de ces données
contribue à maintenir la qualité profondément démocratique du débat sur l'avenir
politique du Québec.
Jacques Brassard
Ministre délégué aux
Affaires
intergouvernementales canadiennes
Le territoire du Québec
souverain restera tel qu'il est aujourd'hui
Avant la
souveraineté
Tant que le Québec fait partie du Canada, son territoire
ne peut être modifié sans le consentement de l'Assemblée nationale. La
constitution canadienne est très claire à ce sujet : la garantie a été inscrite
dans la Loi constitutionnelle de 1871 et elle n'a jamais été remise en question
depuis. Cette garantie continuera évidemment d'exister pendant la période de
transition durant laquelle le gouvernement du Québec cherchera à conclure une
entente de partenariat avec le Canada après une victoire du oui à un référendum.
Pendant cette phase de négociation, le Québec fait encore partie du Canada et la
constitution canadienne s'y applique comme auparavant.
Après la
souveraineté
Au moment où le Québec accédera à la souveraineté au
terme de la période de transition déterminée par l'Assemblée nationale, la
constitution canadienne cessera de s'appliquer sur son territoire. Son intégrité
territoriale sera alors garantie par les principes bien établis du droit
international. Selon ces principes, les frontières du Québec telles qu'elles
étaient avant l'accession à la souveraineté constituent les frontières du nouvel
État. La règle consacrée en droit international est celle de l'utipossidetis
juris, ce qui signifie pour l'essentiel : "Tu posséderas ce que tu possèdes
déjà". Cette règle s'est rigoureusement appliquée dans tous les cas récents
d'accession d'États à la souveraineté. Par exemple, les anciens territoires
fédérés de l'Union soviétique sont devenus des États souverains en
conservant
leurs frontières antérieures; le respect de ces frontières a d'ailleurs été l'un
des critères principaux retenus par la communauté internationale aux fins de la
reconnaissance des nouveaux États. Bref, les autres provinces pas plus que le
gouvernement fédéral ne pourraient profiter de cette occasion pour réduire ou
modifier le territoire du Québec sans son accord.
Le Québec est
indivisible
Des parties du Québec auraient-elles le droit de décider de
demeurer au Canada?
Aucune règle de droit international ne permet de
retenir cette hypothèse. L'idée que l'on pourrait constituer, contre la volonté
du Québec, des enclaves étrangères ou rattacher à un autre pays des parties de
son territoire une fois le Québec devenu souverain est contredite par le droit
international. Cela reviendrait en effet à modifier les frontières du Québec, ce
qui est tout à fait contraire aux règles qui ont été appliquées à de nombreuses
reprises dans des situations comparables. Le Québec deviendra un pays qui
regroupera tous ses citoyens sur son territoire actuel ou il demeurera une
province du Canada. Il ne peut pas y avoir de situation
intermédiaire.
Une municipalité ou un groupe de municipalités ne
pourraient-elles pas emprunter la même voie?
Cela est rigoureusement
impossible.
Les résolutions adoptées par certaines municipalités sur la
partition du territoire québécois n'ont aucune valeur juridique. Les
municipalités ou les villes sont des entités administratives qui existent par la
volonté de l'Assemblée nationale et du gouvernement du Québec. Celles-ci n'ont
aucun pouvoir leur permettant de décider de leur appartenance ou pas au Québec.
L'État québécois exerce sa souveraineté sur l'ensemble de son territoire. Les
frontières du Québec, rappelons-le, sont géographiques et non
pas
linguistiques ou ethniques.
Le territoire du Québec,
c'est..
<> plus de 1 500 000 km2 de superficie, soit un
territoire :
- trois fois plus grand que la
France
- sept fois plus grand que la
Grande-Bretagne
- quarante fois plus
grand que la Suisse
<> plus de 10 000 km de
frontières
<> plus de 180 000 km2 d'eau douce
<> un
potentiel récréo-touristique exceptionnel
<> un
bassin de ressources naturelles qui comporte d'importantes ressources
forestières, fauniques,
énergétiques, agricoles et
minérales
<> une partie significative du fleuve et du golfe
Saint-Laurent
La question des droits des autochtones
Les
autochtones du Québec, compte tenu des droits qui leur sont reconnus,
pourraient-ils demeurer au sein du Canada?
Les peuples autochtones
ont certains droits reconnus par la communauté internationale et par le droit
international. Tous les textes juridiques du droit international concordent sur
le fait que les droits des autochtones s'exercent au sein même des États
souverains. Les droits reconnus aux autochtones ne remettent aucunement en cause
l'intégrité du territoire des pays; pas plus au Québec, au Canada ou ailleurs.
Quelle que soit la portée exacte de ces droits, encore en voie de définition en
divers pays comme au sein des Nations Unies, ils ne sauraient être interprétés,
selon les spécialistes du droit international, comme
comportant un quelconque
droit à la souveraineté. Les peuples autochtones doivent cependant recevoir la
garantie explicite que leurs droits existants seront enchâssés dans la
constitution du Québec souverain et que ces droits ne pourront pas être modifiés
sans leur consentement. C'est ce que prévoyait d'ailleurs le projet de loi sur
l'avenir du Québec publié avant le référendum d'octobre 1995. En ce qui concerne
plus particulièrement le territoire du nord du Québec, il peut être utile de
rappeler que ce qui n'était pas déjà partie du territoire du Québec en 1774
(Acte de Québec), a été annexé à celui-ci par des amendements constitutionnels
en 1898 et 1912.
Par ailleurs, rappelons que la convention de la Baie
James stipule, à son article 2.1 : « En considération des droits et des
avantages accordés aux présentes aux Cris de la Baie James et aux Inuit du
Québec, les Cris de la Baie James et les Inuit du Québec cèdent, renoncent,
abandonnent et transportent par les présentes tous leurs revendications, droits,
titres et intérêts autochtones, quels qu'ils soient, aux terres et dans les
terres du Territoire et du Québec, et le Québec et le Canada acceptent cette
cession ». La convention du Nord-Est québécois comporte une disposition
analogue. Ces conventions ont d'ailleurs été approuvées par des lois adoptées
tant par le Parlement fédéral que par l'Assemblée nationale du Québec. Par
conséquent, le Québec a entière compétence sur le nord du Québec.
Cinq
experts internationaux se prononcent
En 1991, une commission spéciale
de l'Assemblée nationale a sollicité l'avis de cinq experts de réputation
mondiale sur les questions afférentes à l'accession du Québec à la souveraineté.
Le texte de ces experts, intitulé L'intégrité territoriale du Québec dans
l'hypothèse de l'accession à la souveraineté, est disponible sur demande.
Ces éminents juristes, familiers avec le droit international, ont unanimement
reconnu que:
tant que le Québec fait partie du Canada, l'intégrité de
son territoire est garantie par le droit constitutionnel canadien;
l'accession du Québec à la souveraineté donnerait instantanément lieu à
l'application des principes du droit international et n'entraînerait pas de
changements quant au régime des frontières du Québec;
le peuple québécois
ne saurait fonder une éventuelle revendication à la souveraineté sur son droit à
disposer de lui-même, mais il ne serait pas, pour autant, empêché d'y accéder
par des motifs juridiques. Il s'agit là d'une question de fait que le droit
international n'approuve ni ne désapprouve : il en prend tout simplement
acte;
les droits étendus dont jouissent les peuples autochtones ne
peuvent pas être interprétés comme comportant un quelconque droit à la
souveraineté;
la protection offerte par le droit international à la
minorité anglophone n'a aucun effet territorial;
les
personnes résidant dans certaines régions frontalières du Québec ne bénéficient,
en tant que telles, d'aucune protection particulière en regard du droit
international.
Les cinq experts
Thomas M. FRANCK, « Becker
professor » et directeur du Centre pour les études internationales de
la Faculté de droit de l'Université de New York
(États-Unis);
Rosalyn HIGGINS, Q.C., professeure, London School of
Economics (Grande-Bretagne), membre du Comité sur les droits de l'homme des
Nations Unies;
Alain PELLET, professeur agrégé de droit public à
l'Université de Paris X-Nanterre et à l'Institut d'études politiques de Paris
(France), membre de la Commission du droit international des Nations
Unies;
Malcom N. SHAW, professeur, Faculté de droit, Université de
Leicester (Grande-Bretagne);
Christian TOMUSCHAT, professeur, Institut
de droit international, Université de Bonn (Allemagne), président de la
Commission du droit international des Nations Unies.
Pour un débat
démocratique
Le présent gouvernement a annoncé qu'il tiendra un
référendum sur la souveraineté du Québec s'il est réélu. Tous les Québécois et
Québécoises seront appelés à prendre part au grand débat que la question
cruciale de notre avenir soulèvera. Chacun fera valoir ses convictions. En
définitive, c'est le peuple québécois qui tranchera.
Pour que cet
exercice démocratique se déroule dans le calme et qu'il assure des lendemains
sereins, quel que soit le résultat, il faut recourir à des informations
objectives. L'accès à la souveraineté est un phénomène qui s'est produit à de
nombreuses reprises depuis cinquante ans. Il suffit d'analyser comment les
choses se sont passées ailleurs et de noter quelles règles ont été appliquées.
Il faut rester dans le domaine des réalités politiques.
Source : Le
Québec et son territoire, Secrétariat aux affaires intergouvernementales
canadiennes, Gouvernement du Québec, 1997